La grande interview

« Je sais dans quel monde je vis »

A son arrivée, on l'appelait Cvitanich. A peine quelques mois plus tard, Super Dario. Héros d'un Gym qui n'avait plus tant brillé depuis des générations, l'avant-centre argentin a depuis connu des épisodes plus obscurs, certes. Il n'en demeure pas moins une figure emblématique de l'histoire niçoise. Sa conception du football, de l'OGC Nice et son propre récit : en attendant le dernier match de l'année à l'Allianz Riviera, Dario, l'humain, se raconte.

En inscrivant ton 30e but contre Rennes, tu es devenu le meilleur buteur de l'OGC Nice au XXIe siècle...
Le siècle ne fait que commencer (rires). Mais c'est bien. Je suis content de faire partie de l'histoire du club. Marquer le premier but de l'Allianz Riviera, c'était aussi particulier. Plus encore lorsque j'ai vu le ballon exposé au Café des Aiglons. Ça m'a fait quelque chose. L'année passée n'a pas été bonne personnellement mais je suis heureux malgré tout.

Parmi ces 30 buts – 36 en tout – lequel préfères-tu ?
Esthétiquement, mon lob contre Evian. Pour son importance, plutôt mon but contre Marseille (1-0, le 18 octobre 2013)

L'OGC Nice n'est pas le premier club que tu marques de ton empreinte...
Tu veux parler de Banfield ? Le centre de formation porte mon nom, c'est vrai. J'y ai passé cinq saisons, j'ai déjà fini meilleur buteur... Je suis parti un peu comme l'idole (il sourit, gêné). J'étais l'enfant du club. Dans un derby contre Lanus, alors champion, nous avons gagné 5-0 chez eux avec un doublé et deux passes décisives de ma part. C'est grâce à ce genre de performance que les supporters ont gardé un bon souvenir de moi.

En une saison à peine (2011-2012), tu sembles avoir également marqué Boca Junior...
Les supporters me le témoignent tous les jours, oui. Nous avons terminé champion invaincu, nous avons gagné la coupe d'Argentine et joué la finale de la Copa Libertadores. Sportivement, une très belle année. Contribuer à de tels moments, c'est beau.

« Le Gym ne restera jamais un simple club »

Comment décrirais-tu ton histoire avec Nice ?
J'ai du mal à réaliser ce que j'ai vraiment accompli jusqu’ici avec le club. Je m'en rendrai probablement compte avec le recul. Mais ce qui est certain, c'est que Nice ne restera pas un simple club dans ma vie. Ici, j'ai pris ma revanche sur ma première expérience en Europe (à l'Ajax). Ma fille est née ici, j'ai vécu beaucoup de moments forts.

4e place, Der' du Ray, Europa League, Allianz Riviera... Tu as effectivement vécu un concentré d'émotions...
Ça passe vite, hein ? Je n'étais pas conscient de ce que nous avons réussi la première année. J'aurais peut-être dû savourer davantage. J'essaye de me rattraper aujourd'hui. Je profite un peu plus de mon cadre de vie.

Si tu devais changer des détails ?
J'aimerais remonter un peu le temps et ne plus me bloquer comme je l'ai fait parfois. Je suis une personne tranquille. Mais la saison passée, je me suis bloqué dans ma tête. Ce n'était bon ni pour moi, ni pour l'équipe. Comment l'expliquer ? C'est un genre de dispute avec moi-même (rires).

« Les sifflets ? Je les vis avec professionnalisme »

Comment as-tu vécu les récents sifflets à ton encontre ?
Avec professionnalisme. Ils ne font pas plaisir, c'est certain. Mais à 30 ans, ils me perturbent bien moins. Surtout que je viens d'un football où la pression est très importante. A Boca, si tu perds un ou deux matchs, les supporters t'attendent à ta voiture... A vrai dire, j'étais bien plus énervé quand ils ont sifflé l'entrée de Paulin (Puel). C'est un gamin de 17 ans, un joueur très intéressant avec un avenir important. Tu ne peux pas le siffler. Les supporters peuvent s'en prendre à nous si on ne donne pas tout sur le terrain. Mais il faut être un peu plus patient avec nos jeunes joueurs.

N'as-tu jamais pensé que ceux qui te sifflent ont la mémoire courte ?
Non ! La première année, quand tout le monde était fou avec moi, je le vivais de la même manière. Très tranquillement. Je n'ai jamais cru que tu es le meilleur parce que tu mets 23 buts. Ni que tu es le plus mauvais parce que tu ne marques plus. J'ai une assez bonne auto-critique de moi-même. Je n'ai pas besoin de lire le journal pour savoir si je fais les choses bien ou mal. Et je reste toujours mesuré.

Ton avis sur la saison en cours ?
Nous avons gagné des matchs importants contre Lille, Monaco, Guingamp... Et mine de rien, nous avons déjà pris autant de points à l'extérieur que l'an dernier. Après, nous restons très irréguliers. Dans le championnat de France, il suffit de gagner deux ou trois matchs d'affilée pour basculer dans le haut de tableau. Il reste encore deux matchs ; il faut prendre six points pour aborder sereinement la deuxième partie de saison. Manquer le haut de tableau en fin de saison pour deux ou trois points, ce serait rageant. D'autant que si nous élevons notre niveau tous ensemble, nous pouvons avoir une très bonne équipe. 

La trouves-tu meilleure que l'an dernier ?
A la base, c'est pratiquement la même. Mais renforcée par quelques joueurs importants : Alassane (Plea), Niklas (Hult), Carlos Eduardo... Leur adaptation a été très rapide. Notre groupe est très gentil avec les nouveaux.

Justement, on vous a reproché de l'être avec vos adversaires...
Ce n'est pas une question de caractère. Mais nous devons probablement être plus malin. Avoir un peu plus de vice. C'est normal... On le répète, mais ce groupe est très jeune.

4 buts en 8 apparitions : malgré tout, tu affiches des statistiques honorables...
Quand tu vois que j'ai marqué 4 buts en une moitié de saison, ce n'est pas terrible. Mais si tu regardes mon temps de jeu, c'est déjà mieux, oui. Après un bon départ (un doublé contre Toulouse lors de la première journée), je me suis blessé au psoas puis au mollet. Contre Rennes, j'ai joué 90 minutes pour la première fois depuis trois mois. Je n'ai pas joué autant qu'espéré mais je dois continuer, en espérant que la deuxième moitié de saison se passe bien. 

« Je travaille beaucoup plus qu'avant »

Dans quels domaines as-tu évolué depuis ton arrivée ?
Tous. Même à 30 ans, il y a toujours des choses à prendre. Surtout en football. Des aspects à développer, à corriger. A mon âge, je travaille également beaucoup plus. Le matin, j'arrive 1h, 1h30 avant le début de l'entraînement pour travailler mes étirements, faire mes soins.

As-tu toujours été aussi travailleur ?
A 22, 23 ans, tu peux quasiment jouer tous les jours. Mais plus tard, tu le payes. Et c'est ce que j'essaye de faire comprendre aux jeunes. Il ne faut pas attendre d'avoir mal pour commencer à travailler. Plus jeune, j'étais déjà pointilleux sur mon alimentation. Mais pas autant sur les autres composantes de l'entraînement invisible. A 27, 28 ans, j'ai compris que je devais en faire plus. Et à Nice, je suis tombé sur un staff médical magnifique. Ils m'ont beaucoup fait travailler. Aujourd'hui, je me sens bien mieux dans mon corps.

Sur le terrain, ton rôle a-t-il évolué ?
Je cours un peu plus et je marque un peu moins (rires). Plus sérieusement, je dois recentrer mes efforts sur l'essentiel. Être plus efficace.

Quel est ton plus beau match avec l'OGC Nice ?
(Il réfléchit) La victoire au Ray contre Paris ? Je n'ai pas marqué, mais ça reste un beau match. Un grand souvenir contre une grande équipe. Nous avions été au top. Tous. 

Comment perçois-tu ton métier aujourd'hui ?
Il m'a permis de connaître des personnes et des pays que je n'aurais probablement jamais vus. C'est une profession exigeante. Mais son principal atout, c'est que tout est remis en question chaque week-end. Que la série soit bonne ou pas, tu relèves un nouveau défi. Moi, je me considère comme une personne normale. Je sais dans quel monde je vis. Et pendant 10-15 ans, le football me donne une vie un peu plus spéciale. J'ai commencé le football à 5 ans et demi. Mais à 35, 36 ans, il faudra retrouver la vie normale. 

Tu y penses déjà ?
Je ne me vois pas entraîneur. Peut-être adjoint ? Ou président de Banfield (rires) ! Je ne sais pas... Je me verrais plutôt auprès des petits. 

Quand même dans le football, alors ?
Plutôt, oui. Mais surtout, j'aimerais passer du temps avec ma famille. Par exemple, je n'ai plus passé un anniversaire avec ma mère depuis 10 ans.

« A Nice, j'ai retrouvé le vrai Dario »

Dimanche, vous recevez Saint-Etienne...
Pour moi, il s'agit de la meilleure équipe après Paris et Marseille. Un bon test pour nous. Nous devons montrer de quoi nous sommes capables. Bien terminer l'année à domicile. Pour nous, pour nos supporters qui ont toujours été derrière nous. Même s'ils ont un peu râlé parfois - et on peut les comprendre (rires).

Après Lens, comment s'annoncent tes vacances ?
Je n'appelle même pas ça des vacances, vu tout ce que j'ai à faire ! Entre les 18 heures de voyage, Noël, mon mariage, la famille et les amis à voir... Je vais être bien occupé. Encore plus sachant que je vais continuer l'entraînement de mon côté. Mais ça va quand même me faire du bien de déconnecter un peu.

Tes voeux aux Niçois ?
Je veux simplement les remercier. Malgré tout, ils m'ont toujours témoigné un incroyable soutien. Ici, j'ai retrouvé le vrai Dario. Je n'ai pas toujours été bon mais j'ai retrouvé le plaisir de jouer au football. Je leur en suis reconnaissant. Quelle que soit la suite, Nice restera dans mon coeur. Et sur la deuxième partie de saison, il peut encore se passer beaucoup de choses...

Y.F.