Accueil Site officiel de l'OGC Nice

Manu Pires : «On doit être exigeant, intransigeant »

Interview

14 octobre 2019

Manu Pires : «On doit être exigeant, intransigeant »

Après sept années consacrées à bâtir les fondements de la formation niçoise, les chemins de Manu Pires et de l’OGC Nice s’étaient séparés en 2014. Son travail acharné a continué de porter ses fruits, avec l’éclosion de nombreux jeunes talents, certains contribuant à écrire l’histoire récente du club. Cinq années plus tard, le destin a de nouveau réuni l’homme et l’institution. Nommé à la tête du centre de formation en septembre dernier, le Niçois d’adoption a également pris la direction de l’équipe réserve, en National 3. Si les objectifs restent inchangés pour Manu, qui compte « former le plus de joueurs pour le haut niveau », la méthode s’est affinée au fil de cinq années riches et instructives. Pour OGCNICE.com, l’exigeant technicien (48 ans) retrace son parcours, détaille son projet, ses aspirations, et leur application concrète. Avec, toujours, le « souci du détail ».

LE RETOUR À LA MAISON


Manu, te voilà de retour à l’OGC Nice. Quelles sont tes premières impressions ? 
C’est comme un retour à la maison ! J’ai l’impression de revenir là où j’ai grandi, évolué. C’est aussi un grand plaisir de retrouver des personnes qu’on a côtoyées au quotidien, et avec lesquelles on a vécu des moments forts, sur les plans sportif et humain. J’ai le sentiment de ne jamais les avoir quittées. L’OGC Nice, c’est une histoire d’amour. Quand on tombe amoureux de ce club et de cette ville, on ne peut qu’être comblé d’y revenir.

Comment as-tu vécu ton départ en 2014 ? 
Ça a été douloureux, il ne faut pas le cacher. Mais cela fait partie du métier, et il faut être armé pour y faire face.

As-tu suivi l’évolution du club, et plus particulièrement celle du centre ? 
Bien sûr, j’ai gardé des amis au club. Je suis toujours en contact avec une grande partie des joueurs passés par le centre et leur famille. Il ne sont pas tous pro’, mais on espère avoir formé des garçons avec assez de rigueur et d’exigence pour que leur vie soit pleine et riche. Quant au club, j’ai toujours gardé l’application, les alertes but, mes petits messages quand les choses vont bien et moins bien. Quand ton coeur est niçois, il est impossible de se détacher de l’OGC Nice. Ce n’est pas possible.


« C’est impossible que ton histoire avec Nice se finisse comme ça »

 


Il y avait un goût d’inachevé ? 
Complètement ! Avec les collègues de l’époque, nous avons travaillé à un rythme infernal et nous étions en train de construire quelque chose de grand pour la formation. Ça a éclaté en plein vol, pour certaines raisons. Depuis ce jour, je n’ai cessé de me répéter : « C’est impossible que ton histoire avec Nice se finisse comme ça ». Par chance, l’opportunité s’est à nouveau présentée. C’est un honneur, un privilège de travailler pour l’OGC Nice et j’y mettrai toute ma conviction, toute ma force pour accomplir de belles choses sur la durée.

La perspective de travailler à nouveau avec Jean-Pierre Rivère et Julien Fournier a-t-elle compté dans ton choix ? 
Bien sûr. Ce sont des personnes qui comptent beaucoup pour moi et que je respecte énormément. Malgré mon départ, il n’y a jamais eu la moindre animosité entre nous, au contraire. Je sais à quel point ils ont oeuvré pour construire ce club. Ça ne s’est pas fait tout seul. Il faut beaucoup d’engagement, de risques et de sacrifices, notamment familiaux. Ce sont de grands dirigeants qui ont bâti un vrai grand club. J’avais vécu avec tristesse leur départ en janvier car il fallait être très solide pour passer derrière eux et relancer une dynamique. Heureusement, ils sont revenus de la meilleure manière, avec un propriétaire en phase avec leurs ambitions.

Que change l’arrivée d’INEOS au niveau de la formation ?
Il y a une évolution constante à l'OGC Nice. Le projet du club grandit année après année. Tout le monde doit se mettre au niveau. Il n’y a plus de place pour l’amateurisme. En travaillant plus, mieux et plus fort on peut exister dans le football de très haut niveau. Chacun doit se dire : « Je suis là pour faire mon métier du mieux possible ». Jouer à l’Allianz en Ligue 1 et en coupe d’Europe, c’est un plaisir immense. Ça vaut le coup de faire d’autres efforts que ceux qu’on a l’habitude de produire, non ?
Les grandes ambitions du club en matière de formation doivent être matérialisées par des poles d’excellence : dans la formation de joueurs de haut niveau bien sur, mais aussi l'excellence dans la scolarité, dans le médical, dans l’éducation de nos joueurs, etc.

 

5 ANS ET DES ENSEIGNEMENTS

 

 

Peux-tu nous raconter tes 5 années hors du club ? 
Sur les conseils de René Marsiglia (voir encadré plus bas), j’ai rejoint le Red Star, en National. On a vécu une première saison exceptionnelle, avec des records et une accession en Ligue 2 à la clé. La saison suivante, Rui Almeida a pris la relève sur le banc, et on a poursuivi sur cette lancée, en jouant longtemps la montée en L1. La 3e a été plus compliquée avec une descente en National. Puis j’ai rejoint le Stade Lavallois pour être adjoint de Jean-Marc Nobilo, quelqu'un d’exceptionnel. C’était une belle aventure humaine, même si nous ne sommes pas parvenus à monter en L2. J’ai ensuite rallié Monaco, initialement pour entraîner le Cercle Bruges (club filiale de l’ASM, ndlr). On m’a finalement confié la responsabilité du centre de formation. C’est la première fois que je n’entraînais pas, et le terrain m’a beaucoup manqué. Je savais qu’il me fallait très vite retrouver contact avec les joueurs et les entraînements.


« Généraliser, c’est prendre beaucoup de risques »

 


Que t'ont apporté ces diverses expériences ?

Aujourd’hui, je vais vraiment à l’essentiel. J’ai énormément appris sur l’organisation tactique et sur le management. J’ai compris qu’il fallait être connecté en permanence avec ses joueurs. Qu’il fallait les aimer, et autant les détester de ne pas faire le travail qu’ils devraient faire. J’ai appris à gérer des ego : chacun est différent et généraliser, c’est prendre beaucoup de risques. Il faut considérer que chaque joueur est unique, avec une personnalité à part entière. Même si on est sévère avec un joueur, il faut tout de suite se reconnecter avec lui. Dans sa tête, il y a un disque dur qui tourne en permanence… Et il ne faut pas qu’il tourne trop longtemps avant d’apporter des réponses à ses questions. Ces 5 années m’ont aussi conforté dans mes convictions sur le football de haut niveau.

Quelles sont-elles ? 
Il faut avoir beaucoup d’exigence, d’intransigeance dans les détails, les gestes techniques, les replacements. L’esprit de compétition aussi, doit être intégré le plus tôt possible. J’ai eu la chance de côtoyer des joueurs qui ont eu une belle carrière, ont joué dans de grands stades. Tous sont unanimes : sans la rigueur et sans culture du travail, c’est impossible d’y parvenir, à moins d’être un extraterrestre.

Parmi ceux que tu as vu éclore, quel joueur pourrais-tu ériger en modèle pour les futures générations ? 
Je pense à Jordan Amavi, qui a eu un mental incroyable au centre de formation et a su attendre son heure. Il a connu des moments difficiles tout au long de sa carrière, et a toujours su les surmonter. Il y a aussi Yoan Cardinale, qui est un exemple de courage, de force, de puissance. Sa famille lui transmet toutes ses valeurs, de combativité, de résilience. Yoan, c’est l’image type du mental qu’il faut avoir pour réussir dans le monde du football.


« On n’est plus à Charles-Ehrmann ! »


Qu’est-ce qui a changé depuis ton départ ? 
Les infrastructures, déjà. Ça n’a absolument rien à voir avec ce qu’on a connu. Aujourd'hui on a un stade fantastique, un centre d’entraînement d’un niveau mondial. On se doit d’être à la hauteur. Nous ne sommes plus à Charles-Ehrmann, nous avons un bel outil de travail, des gens qui nous font confiance, qui croient en nous et qui attendent des résultats. Il faut se mettre vite au travail et être performant. Je sens qu’on va aller vers beaucoup plus d’exigence.


Et, a contrario, qu’est-ce qui n’a pas changé ? 
Le regard des gens. On ne fera jamais l’unanimité mais je ressens beaucoup d’affection de la part de nombreuses personnes du club. A l’époque, il y avait une grosse attente de faire grandir le club, chez tous les salariés. Aujourd’hui cette envie est toujours là.

 

LA FORMATION À LA NIÇOISE

 


Quels objectifs vous êtes vous fixés dans cette nouvelle mission ? 
Quand on vient de l’extérieur, c’est important d’insuffler une dynamique. Je vais m’efforcer de créer cette synergie, en faisant profiter les autres de mon vécu. Mon ambition est de faire de cette formation niçoise la plus performante, la plus complète, et la plus adaptée à chaque enfant pour développer le maximum de joueurs pour le haut niveau. Cela passe par beaucoup d’exigence dans le travail, dans le contenu de chaque séance, dans les attitudes au quotidien, dans le respect des valeurs. Les joueurs doivent intégrer la culture du travail, le goût de l’effort tout en gardant du plaisir en permanence, c’est important. Ils doivent aussi découvrir et s’approprier les exigences du haut niveau, et notamment les efforts qu’il faut fournir sur comme hors du terrain. Ce ne sont pas des choses forcément innées ni acquises, surtout en France.

Pourquoi est-ce plus dur en France ? 
Je discute avec beaucoup d’anciens joueurs et entraîneurs confirmés. Le constat est assez édifiant : le Français en France travaille moins bien, et il se met à bosser une fois parti. La France est le pays des Droits de l’Homme, de l’abondance, de la protection et peut-être qu’on n’ose pas bousculer les jeunes. Quand on voit aujourd'hui l’intensité des matchs de haut niveau, en Champions League comme en Europa League… On doit leur inculquer ça le plus tôt possible. Si certains joueurs réussissent, il n’y pas de hasard. Neal Maupay, Jordan Amavi, par exemple, étaient faits pour atteindre le haut niveau. Ces qualités mentales doivent être développées chez nos jeunes joueurs. 

Posséder de grands joueurs en équipe première doit également te faciliter la tâche…
C’est évident ! La meilleure des propagandes est en interne. Les grands joueurs montrent au quotidien ce qu’il faut faire, notamment en terme de simplicité. Aujourd'hui, on a des jeunes qui tentent des choses difficiles, qui ne sont pas à leur portée. Dante, Dolberg et d’autres ont connu de grands joueurs. Ils vont être capables de dire aux jeunes : « Attention, tu fais fausse route ».

En parlant de « propagande maison », tu as pris la tête de la réserve avec Cédric Varrault…
Si on veut composer un staff parfait, il n’y a pas mieux qu'un ancien joueur formé au club qui a disputé plus de 500 matchs en professionnel. C’est plus qu’un adjoint, il est amené à diriger des séances tout seul. Il est à l’écoute, a soif d’apprendre et, chose importante, il donne envie de le suivre. Je connaissais l’homme, je découvre le collègue. C’est un professionnel incroyable, avec une discipline, une rigueur. C’est un bonheur, une très belle découverte ! Il y aussi Emerse Faé (entraîneur des U19), qu’on ne présente plus et Fabrice Garrigues (coach des U17) qui a une grande expérience dans la formation, et l’oeil pour dénicher les futurs talents de l’OGC Nice. Le staff est composé de préparateurs physiques compétents, à l’écoute du foot. Il y a aussi des joueurs que j’ai connus à la formation, qui n’ont pas réussi et qui sont dévoués à 1000% au club, à divers postes. Ensemble, ces personnes constituent un puzzle parfait, qui va nous permettre de réaliser un excellent travail ! 


« Le football est aussi un sport de combat »


Quels sont les nouveaux principes de la formation à la niçoise ? 
Le football pragmatique, efficace. Nice doit faire peur. Le Gym a toujours donné cette image de club populaire avec une forte personnalité, du courage, de la souffrance, de la sueur, du combat. Avec le jeu de conservation, de possession, on a peut-être eu tendance à oublier - à Nice comme ailleurs - que le football était un sport de combat. Or, il faut avoir les pieds mais aussi l’esprit de compétition pour gagner les duels et produire des efforts violents, offensivement comme défensivement. La méthode niçoise, ça doit être le souci du détail. On doit être exigeant, intransigeant pour que le moindre contrôle et la moindre passe soient bien exécutés. Si on n’est pas exigeant sur les détails, les passes, les appels, les contre-appels, les courses, les efforts pour les partenaires, on n’y arrivera pas.

Cette exigence se retrouve aussi en dehors du terrain… 
Tout est lié. Il faut être respectueux de beaucoup de valeurs : la propreté, la politesse, la ponctualité… Quand tu as 4 marches à descendre pour aller en cours et que tu arrives en retard, c’est intolérable. Tout comme laisser trainer les bouteilles d’eau sur un terrain. Ce n’est pas de l’intransigeance : je demande juste d’être normal.

Est-ce un objectif atteignable avec la nouvelle génération ? 
Je ne suis pas naïf, je sais que les générations ont changé et que les jeunes d’aujourd’hui ont d’autres besoins. Mais nous, éducateurs, on n’a pas le droit de lâcher. Il faut garder nos valeurs et ne pas céder sur ce qui nous paraît important. Avec l’accès à l’information en temps réel, les jeunes sont peut-être plus brillants et cultivés qu’avant. Mais ils sont aussi beaucoup plus fragiles. La moindre contrariété peut les perturber, les désorienter. Il faut les réhabituer à ne pas faire uniquement ce qu’ils veulent. Au feu rouge, il faut s’arrêter. Ce sont des règles de vie. Il faut aussi les écouter, les aider. Il y a du négociable et du non négociable. Ils sont là pour prendre beaucoup de plaisir, c’est notre but, mais ils sont aussi là pour suivre le chemin qu’on trace pour eux.

La rupture du contrat de Lamine Diaby Fadiga a envoyé un message fort…
Beaucoup d’événements se passent dans les clubs, qui ne sont pas forcément médiatisés : des vols, des bagarres, des absences, etc. Aujourd'hui on se doit de montrer l’exemple avec des gestes forts. Le message est clair : aucun joueur au monde, aussi talentueux soit-il, ne doit être au-dessus d’un club. Ça affaiblirait l’ensemble. C’est un geste fort car Lamine est un joueur de talent et on ne doute pas de sa réussite future si cette expérience-là lui sert de leçon. A l'avenir, ça va aussi servir beaucoup de gamins, qui connaissent désormais les conséquences d’un tel acte.

« Sur la même longueur d’onde avec Patrick Vieira »


Quelle est la nature de tes rapports avec Patrick Vieira ?
On est sur la même longueur d’onde. Il veut de la rigueur, du jeu, de l’exigence et des joueurs qui font les efforts. Je me réjouis d’avoir les mêmes aspirations et principes que l’entraîneur de l'équipe première et que l’ensemble du club. Patrick Vieira prend des jeunes tous les jours à l’entraînement. Chaque jeune doit prendre conscience que la porte est ouverte, dès cette année. Le jour où il aura la certitude que le joueur est au niveau, il le lancera. Patrick veut vraiment nous faire profiter de son expérience. On va mettre en place une méthodologie de travail commune. C’est formidable d’avoir cette unité, de la préformation aux pros, en passant par la formation. 


Est-ce que la montée de la réserve en National 2 constitue un objectif ?
L’objectif affiché consiste à faire jouer de très jeunes joueurs. Mettre des joueurs de plus de 20 ans n’a aucun intérêt. Si on joue avec des joueurs de 15, 16, 17, 18 ans, ce sera intéressant et formateur. En National 2, il y a un palier et c’est plus compliqué de faire jouer des très jeunes joueurs. La N3 me convient très bien. Après, si on peut monter, on ne s’en privera pas.

Et la Gambardella ?
Personne ne peut annoncer qu’il va gagner la Gambardella. L’année où on gagne (en 2012), on sort Ajaccio aux tirs au but au 1er tour ! Mais c’est vrai, on avait aussi une génération de joueurs qui travaillaient depuis plusieurs années et qui se fondaient complètement dans la philosophie de jeu mise en place à l’époque. Ils se l’étaient même appropriée. Aujourd'hui on a beaucoup de joueurs "individualistes", il faut faire preuve de beaucoup de pédagogie pour les amener dans un projet collectif. La Gambardella, c’est valorisant, mais l’objectif restera toujours de sortir des joueurs.

 

« René Marsiglia est tout le temps avec moi »

 

En marge de son interview, Manu Pirès a tenu à rendre hommage au regretté René Marsiglia, disparu en 2016. «  Maurice Cohen et Roger Ricort avaient nommé René directeur du centre, et il m’a fait venir ici. Je lui serai éternellement reconnaissant. C’était un ami de longue date, on a joué puis travaillé ensemble à Amiens. C’est une des rares personnes avec qui on pouvait parler autant de football. C’est le plus grand technicien que j’ai connu dans ma carrière. Même sur le terrain, c’était déjà un expert du jeu. Quand on parlait de foot, on ne s’arrêtait pas. Je lui dois beaucoup de choses et je pense à lui tout le temps. René est tout le temps avec moi, avec nous. C’est une personnalité du centre de formation et du club. Il a aussi sauvé le club il n’y a pas si longtemps, avec son staff. René Marsiglia, il ne faut pas l’oublier, et on ne l’oubliera jamais. »

Propos recueillis par Fabien Hill