Hommage

Margaux Dariste : « Être la maman de Léana, ça a été le plus beau rôle de ma vie »

Certaines paroles peuvent vous briser le cœur et vous marquer à vie. Celles de Margaux Dariste appartiennent à cette catégorie bouleversante. Margaux a perdu sa fille, Léana, lors de l’attentat du 14 juillet 2016. La petite princesse avait 2 ans et demi. Elle restera à jamais la plus jeune victime d’un acte odieux ayant tué 86 personnes. Les hommages collectifs de l’OGC Nice, de ses supporters et de la Ville sont une première partie de notre devoir de mémoire. La suite s’écrira au singulier tout au long de la saison (voir encadré en bas de page) et dans les années avenir. La suite est lancée aujourd’hui par une mère courage, qui évoque sa petite princesse avec un amour infini.

Pouvez-vous nous parler un peu de Léana ?

Je l’ai eue très jeune, quand je passais mon bac. C’était mon premier bébé. Je l’appelais ma mini-moi. Du haut de ses 2 ans et demi, c’était une petite fille qui était pleine d’humour, qui avait toujours le sourire, qui était toujours rigolote. Elle était la joie de vivre, avec son petit caractère à elle. C’était et ça restera toujours celle qui a fait de moi une maman. Je ne la remercierai jamais assez. Être sa maman, ça a été le plus beau rôle de ma vie. Quand on est maman à 20 ans, c’est tout particulier. Je l’attendais depuis longtemps. Je la désirais…

On pense que ça n’arrive qu’aux autres. Quand ça nous tombe dessus, c’est terrible. Ça a été très dur de réaliser qu’elle ne ferait plus partie de ma vie et que je ne ferais plus partie de la sienne. C’était ma fille, ce n’est plus qu’un souvenir. Elle ne passera plus le pas de la porte. Je ne la verrai pas grandir. Cette année, elle aurait dû être au collège. Oui, ça a été très dur. Ça l’est encore aujourd’hui.

Léana a-t-elle des frères et sœurs ?

Je devais avoir d’autres enfants pour survivre à l’attentat. C’était de l’instinct de survie. C’était aussi une manière de continuer à vivre en famille avec Léana. Donc oui, j’ai eu deux petites filles après son décès : Ambre (9 ans) et Nora (7 ans). C’est pour elles que je vis aujourd’hui et c’est grâce à elle que je vis encore aujourd’hui.

Vous leur parlez de leur grande sœur ?

Bien sûr. Je n’ai pas de tabou avec ça. Si elles ont besoin qu’on en parle, je leur réponds. Elles savent très bien que j’ai eu 3 enfants, que j’ai autant d’amour pour elles que pour Léana, que je ne fais pas de différence. À la maison, on parle de Léana très facilement. Elles savent ce qui est arrivé, dans les grandes lignes, car elles sont encore petites. C’est très, très dur d’en parler, surtout quand elles me disent qu’elles auraient aimé rencontrer leur grande sœur, voir à quoi elle ressemblait, parler avec elle. En tant que maman, c’est très dur. Je ravale mes larmes pour pouvoir discuter avec elles, parce que je dois les consoler et me consoler avec. Mais mes filles peuvent venir m’en parler n’importe quand. Elles savent très bien que je suis là pour elles. C’est leur sœur. C’est notre famille.

C’est très compliqué de parler de l’attentat aux petit(e)s…

Quand je parle de ça, j’ai l’impression que c’est une histoire qui n’est pas la mienne. C’est très compliqué. Et encore, là elles sont petites. Quand elles grandiront, elles auront accès à toutes les vidéos, tous les reportages. C’est à ce moment-là qu’elles prendront conscience de l’ampleur de ce qui s’est passé. Pour le moment, j’essaie de les protéger au maximum parce que grandir dans une famille où une grande sœur est décédée dans un attentat, c’est lourd à porter.

Il y a beaucoup de force et de conviction dans votre voix.

On n’a pas le choix. Ce n’est pas la vie que j’avais imaginée mais c’est la vie que j’ai. Je dois composer avec. Je fais au mieux pour offrir à mes filles la meilleure vie possible, et me l’offrir à moi-même. Moi, je ne suis pas morte ce jour-là. Une partie de moi est partie avec ma fille ainée mais je suis encore ici. Si je suis encore en vie, c’est que j’ai encore des choses à faire, des choses à donner. J’ai encore une vie à mener et des belles choses à vivre. Donc voilà, je profite à fond de ma vie et de mes filles en mémoire de Léana. Je vis la vie que je mérite de vivre. 86 personnes sont décédées ce jour-là. Ma fille en fait partie. Moi je suis encore là. Le camion ne m’est pas passé dessus.

Vous étiez avec elle ce soir-là ?

Non. J’étais avec une copine. Elle était avec son papa. Je lui avais envoyé un message 5 minutes avant que ça se passe pour lui demander à quel niveau de la Promenade des Anglais ils étaient, pour que je vienne faire un bisou à Léana. Il ne m’a pas répondu. J’ai envoyé un message à sa sœur qui ne m’a pas répondu non plus. 5 minutes après, j’ai reçu un appel de sa sœur qui m’a dit : « Ma mère est morte, Yanis est mort, ils sont en train de réanimer Léana. » A ce moment-là, j’étais au niveau du camion, en train de courir avec ma copine. On ne savait pas ce qui se passait. On pensait que c’était comme à Paris. Quand elle m’a dit ça, mes jambes ont été coupées. Je suis tombée par terre. Ça a raccroché : tout le monde courrait. Ma copine m’a dit de me relever. Il fallait courir pour sauver sa peau. On a atterri dans le Vieux-Nice puis on s’est dispersés sur le Cours Saleya. Il y avait une foule immense, j’ai perdu de vue mon amie. On s’est retrouvées dans deux restaurants différents, les CRS avaient tout bloqué. C’est à ce moment-là, toute seule, entourée d’Italiens en vacances qui rigolaient, que j’ai réussi à avoir mon père au téléphone. Je lui ai demandé comment allait Léana. Il m’a passé le père de ma fille. Il m’a dit qu’elle était décédée. Je me suis dit que ce n’était pas possible. J’ai retrouvé mon amie quand je suis sortie du restaurant. Je lui ai dit avec beaucoup d’aplomb : « Elle est morte ». Elle est tombée par terre à son tour. Là, c’est moi qui l’ai relevée. Il fallait que l’on se sauve parce qu’on entendait qu’il y avait d’autres attentats. On a couru jusque chez ma sœur. Sur le palier de la porte, j’ai demandé à ma sœur d’enlever les photos de Léana. C’est là que je me suis écroulée. Je lui ai demandé si j’avais été une bonne maman. C’était inimaginable. Je me revois assise chez ma sœur en train de pleurer, et je revois l'image de Léana taper sur ma jambe à ce moment-là et me dire : « Ça va aller maman ». Peut-être que j’étais en train de devenir folle. Mais je sais ce que j’ai vu. Je ne souhaite à personne de vivre ça, même pas à mon pire ennemi. C’est une épreuve terrible mais il faut vivre avec.

Un dernier mot avant dimanche ?

Je trouve tous les hommages très émouvants, à chaque fois. Et celui rendu contre Le Mans était très fort, hyper touchant. Surtout en tant que parent de victime. Je trouve que c’est important, dans notre ville, que l’on entende parler des disparus. Merci à l’OGC Nice et à tous les supporters de faire ça. C’est important pour la mémoire des victimes. C’est notre club, le club de notre ville. Je trouve ça super.

Une œuvre commémorative en mémoire des disparus

Tout au long de la saison, l’OGC Nice rendra hommage à chacun des disparus qui forment le Cœur des Victimes, selon le souhait exprimé par leur famille.

À l’occasion d’une rencontre à l’Allianz Riviera, une séquence particulière leur sera consacrée avant le coup d’envoi. Pour accompagner cet hommage porté par le peuple niçois, leur famille recevra au bord de la pelouse le maillot third, imaginé en mémoire de nos anges, ainsi qu’une œuvre commémorative, façonnée par l’atelier Pignataro.