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« Ça a été un traumatisme »

Le barrage vu d'Alsace

29 mai 2020

« Ça a été un traumatisme »

Nice – Strasbourg. Les deux villes et les deux clubs resteront à jamais liés par le barrage de l’année 1990. Cette double confrontation où le Gym avait les pieds, le corps et le cou en terre, mais où il eut le mérite de garder un peu d’air pour rester en vie, puis pour renaître. La Meinau, le Ray, l’espoir, la guerre, l’extase, Roby : l’histoire a été revisitée en long, en large et en travers par ceux qui en sont sortis gagnants. Mais l’histoire, au risque d’être taxée d’apocryphe, n’est jamais l’apanage des vainqueurs. L'an dernier, nous avions voulu savoir ce qu’il restait de cet événement du côté strasbourgeois, dans le coeur des héros malheureux*…

Avant de remonter à la bataille, il convient de planter rapidement le décor. En 1990, la D2 comporte 36 équipes, réparties en 2 poules. Le premier des 2 est promu et le dernier ticket se joue dans un marathon, dont le vainqueur a le droit de se frotter au 18e de la D1 (le 19e et le 20e étant relégués), dans une finale aller-retour. En 1990, le marathonien victorieux se nomme Strasbourg et le 18e de D1 Nice. Devancé par Nancy dans « la phase régulière », le Racing cogne Rouen (en pré-barrage), puis Valenciennes (en barrage), et au bout d’un long chemin de croix, se retrouve face aux Aiglons. Le 25 mai, le premier round se dispute près de la frontière allemande, dans une capitale alsacienne en ébullition. Dès l’échauffement, la pression est mise sur Bocandé, l’un des atouts majeurs des Rouge et Noir...

« Branché » par une partie du public, le grand Jules répond élégamment quand une banane est jetée dans sa direction. Il l’attrape, l’épluche, la croque, lève un pouce vers la tribune. Cet acte isolé ne fait pas redescendre la température. Au lieu des 10 à 15 000 personnes habituelles, 32 503 âmes chargent l’air d’électricité. « C’était la première fois que je voyais la Meinau pleine et aussi chaude », avoue Barbara Schuster, « pur produit de la ville », 14 ans ce soir-là et journaliste aux Dernières Nouvelles d’Alsace depuis l’an 2000. 


Tournant et tour d’honneur


Appuyées sur un Sansone qui multiplie les arrêts décisifs dans le 1er acte, les Cigognes misent sur un joyau pour faire la différence : Youri Djorkaeff. Celui qui n’est pas encore « The Snake » et n’a pas encore levé la Coupe du Monde plane déjà au-dessus des débats. En une mi-temps, il claque ses 22e et 23e buts de l’exercice et offre un précieux avantage aux siens. Didier Monczuk triple la mise dès le retour des vestiaires, et l’affaire semble bien embarquée pour le Racing. Grisées, les tribunes chauffent de plus en plus : l’électricité qui en émane se mue en incendie. Bon dans le jeu mais inefficace, le Gym prend feu. Les joueurs de Léonard Specht n’ont plus qu’à finir le travail pour boucler leur saison. « Nous avons une balle de 4-0 et nous la loupons. Sur la contre-attaque, Langers marque ». Au téléphone, Vincent Cobos, titulaire au coup d’envoi, revient sur cette estocade loupée ; quand Olivier Dall’Oglio, son coéquipier de l’époque, voit en cette minute folle un moment clef. 
« C’est même LE vrai tournant, précise l’ancien défenseur. On s’est relâché alors qu’on était largement au-dessus, on s’est fait sanctionner. Ce but a changé la donne »

Derrière cette réduction du score, le feu se calme, le score se fige et le suspense, sur le point de s’éteindre à une demi-heure du terme, reste entier au moment où Monsieur Biguet siffle la fin du match (3-1). C’est à cet instant précis qu’une scène qui a tant fait parler à Nice se déroule sur la pelouse de la Meinau : certains joueurs strasbourgeois entament un tour d’honneur. Si Cobos avoue « ne pas trop se rappeler de ce tour, à part du fait qu’il ait fait couler beaucoup d’encre », les images de cette joie restent gravées dans l’esprit de Dall’Oglio. « C’était une grossière erreur, un manque de maturité, car nous n’étions qu’à la mi-temps de ce barrage. Cette initiative a échauffé les esprits et énervé les Niçois. Des insultes et des coups de poings sont partis dans le couloir. Ça leur a donné un argument non négligeable pour la suite. A croire qu’ils attendaient cette étincelle pour se réveiller ». Néanmoins, l’étincelle ne calme pas l’enthousiasme des tribunes. « Il faut dire la vérité, à l’issue du premier match, on se voyait déjà en D1 », avoue Schuster. « Nous avions une belle équipe et des bons joueurs. Après une victoire comme celle-là, ça nous paraissait difficile qu’ils passent à côté », abonde Damien, fidèle supporter du Racing, 45 ans aujourd’hui* et présent ce soir-là. Une légère euphorie s’empare du 12e homme au moment où la soirée s’achève, non sans que quelques supporters ne viennent « saluer » la délégation niçoise avant qu’elle ne quitte le stade.


« Certains ont été impressionnés »


4 jours séparent l’aller du retour. Dans cet intervalle, pendant que Nice rumine sa rancune et que les Niçois sont appelés à envahir le Ray, les joueurs du Racing se préparent sans faire de vagues. Djorkaeff déclare à la presse : 
« Nous pratiquons un beau football à l’extérieur et nous irons à Nice avec une certaine sérénité, sans euphorie, sans avoir la grosse tête mais en sachant que l’on a déjà un pied en Division 1. A nous de mettre le second ».

Le 29 mai, le vieux Léo-Lagrange bout aussi fort que la Meinau : l’appel au peuple a été entendu, et les retrouvailles entres joueurs sont aussi rugueuses que les au revoir de l’aller. « Les esprits étaient encore échauffés lorsqu’on est arrivés à Nice, lâche Dall’Oglio. Du bus au tunnel, on a ressenti une grosse pression. Moi, j’ai été habitué à ces couloirs des clubs du sud, comme celui d’Alès (dont il est originaire, ndlr) qui était sombre et dont on se servait pour peser sur l’adversaire. Mais certains, chez nous, étaient impressionnés. Je pense que ça a joué sur ce match, il y avait une certaine appréhension ».

Privé de quelques éléments, les Ciel et Blanc se retrouvent étouffés dès que le coup de sifflet est donné. Le contexte et le scénario consument très vite l’avance qu’ils se sont octroyée. « Tout ce que je peux dire, c’est que cette équipe qui n’avait pas su faire le poids à l’aller a été extraordinaire ce jour-là, alors que nous étions carbonisés suite à une très longue saison et des barrages éreintants », explique Vincent Cobos, frère de José et titulaire au Ray. « Sur le terrain, Nice ne nous a pas laissé respirer », poursuit Dall’Oglio.


« Dès que Nice marquait, le commentateur passait  "Allô Maman Bobo" d’Alain Souchon »­


Porté par Roby Langers, auteur d’un quadruplé avant la pause, le Gym détruit le Racing, torpille son gardien, musèle ses artistes et condamne ses espoirs. A la mi-temps, le score est sans appel : 4-0. Les locaux ajouteront 2 pions dans la dernière ligne droite de la bataille (par El Haddaoui et Bocandé), pour la postérité. Le RCS accuse le coup, K.O. debout, sur le terrain ou à 800 km. « J’écoutais la rencontre sur Radio France Alsace en faisant mes devoirs dans ma chambre , se souvient Damien. Dès que Nice marquait un but, le commentateur passait "Allô Maman Bobo" d’Alain Souchon ». « Je l’entends encore crier : « Ce n’est pas possible, qu’est-ce qu’ils font ? » », se souvient Barbara Schuster, qui jouait au foot avec la radio allumée mais sans personne autour, à part les copains. « Je nous revois tous pleurer. Les buts défilaient comme des perles… Nous n’avions rien contre le Gym, le scénario était tout simplement dingue. L’équipe avait dû passer par des pré-barrages, c’était vraiment un long cheminement dans cette fin de saison. Tout ça pour finir comme ça. Cela a été un traumatisme pour moi. Pour les autres, je ne sais pas. Les gens avaient de l’espoir mais je n’ai pas ressenti dans la ville une vraie chape de plomb le lendemain. Après la mauvaise saison l’année précédente, peut-être qu’au final, les gens n’y croyaient pas vraiment… ».

Strasbourg retrouve l’espoir et le sourire en 1992, lorsque le Racing négocie parfaitement un barrage contre Rennes et accède enfin à l’élite. Le meilleur moyen de conjurer une fois pour toute le souvenir d’un match que personne n’a oublié, en Alsace ou dans le Comté.

C.D.

* Texte paru dans le n°322 d'OGCNICE.mag, sorti le 3 mars 2019